NOUVELLE / Ce que le contrôle voulait cacher
- Gyl Falco

- 18 mai 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 déc. 2025
Quand la peur d’être trahie devient une armure : la libération d’ Éléonore
Une Nouvelle de Gyl Falco

Chapitre 1 LE VERNIS DE LA PARFAITE MAMAN
La lumière du matin filtrait à travers les voilages blancs, dessinant des ombres nettes sur le parquet ciré. Éléonore adorait cette heure. Tout était encore silencieux. Ordonné. Prévisible.
Elle ajusta la position des coussins sur le canapé avec la minutie d’un horloger, ramassa une chaussette abandonnée sur le bord du tapis et vérifia une dernière fois la liste des tâches collée sur le frigo. Petit-déjeuner équilibré, devoirs révisés, lessive lancée, sacs prêts, réunion parents-profs confirmée.
Chaque chose à sa place. Chaque personne à sa place.
Elle jetait un œil rapide à sa montre. 7h12. Encore trois minutes avant de réveiller les enfants. Trois minutes pour respirer… ou maintenir le barrage intérieur bien fermé. Elle choisit inconsciemment la deuxième option, comme d’habitude.
Dans la cuisine, Marc feuilletait distraitement un journal. Son café fumait entre ses mains, mais il ne le buvait pas.
— Tu travailles à la maison ce matin ? demanda-t-elle sans lever les yeux de la table.
— Non, j’ai rendez-vous chez le garagiste. Ensuite, j’enchaîne.
— Tu pourras passer prendre Clara à la danse ce soir ? J’ai le conseil de classe de Louis. Et le dossier fiscal à envoyer.
Marc hocha la tête. Pas un mot de plus. Elle n’insista pas. Ce silence, elle l’avait intégré. Depuis des mois, il parlait moins. Se retirait. Comme s’il s’effaçait doucement.
Mais tant que tout roule, tout va bien.
Les enfants descendirent dans un défilé désordonné. Clara, 13 ans, les écouteurs vissés aux oreilles, l'air absent. Louis, 16 ans, le regard rivé sur son téléphone.
— Bonjour, dit-elle, sourire programmé aux lèvres. Clara, dépose ton portable. Louis, ton exposé d’histoire est imprimé ?
— Maman… soupira sa fille sans même l’entendre.
— Clara, s’il te plaît. Ce n’est pas une auberge ici. Et Louis, je te parle !
— T’as qu’à le faire toi-même ton exposé, lâcha Louis d’un ton sec.
Le silence se fit. Il y avait dans l’air quelque chose de plus dense que la tension habituelle. Quelque chose qui glissait sous la peau.
Clara enleva ses écouteurs. Elle la fixa.
— Maman… t’as remarqué qu’on ne peut jamais respirer avec toi ?
Éléonore cligna des yeux.
— Pardon ?
— T’es toujours sur notre dos. T’écoutes jamais. Tu veux toujours tout contrôler. Même nos pensées.
Un vertige. Léger. Comme un fil qui se rompt dans la poitrine. Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Le masque de la mère parfaite se fendilla, juste un peu.
Louis attrapa son sac, Clara le suivit sans un mot. La porte d’entrée claqua.
Marc posa sa tasse, soupira.
— Tu vois, c’est pas que les ados sont durs… c’est qu’ils en ont marre d’être gérés.
Il sortit à son tour. Sans un regard. Éléonore resta seule dans la cuisine, au milieu des miettes du petit-déjeuner.
Le silence, d’habitude apaisant, avait ce matin un goût amer.
Elle s’assit lentement, comme si son corps avait vieilli en dix minutes. Elle tenait encore sa liste de tâches, froissée, entre les doigts.
Un mot tournait dans sa tête, comme un écho ancien.
Trahison.
Elle ne savait pas pourquoi ce mot précis.
Mais elle sentait, au creux d’elle, qu’il allait falloir descendre profondément pour comprendre pourquoi ce besoin de tout gérer avait fini par tout briser.
Chapitre 2
LE POIDS DU SILENCE
Il était 20h47.
Le repas du soir s’était déroulé dans un silence tendu, entre bruits de couverts et regards fuyants. Les enfants avaient mangé vite, prétextant des devoirs urgents, et s’étaient réfugiés dans leurs chambres. Marc, lui, était resté assis face à elle, mais n’avait quasiment pas parlé. Il semblait ailleurs.
Éléonore essuyait la table avec des gestes mécaniques, le regard dans le vide. Une tension sourde lui nouait l’estomac.
— Tu comptes continuer comme ça ? lâcha soudain Marc, la voix grave, sans colère, mais sans tendresse non plus.
Elle sursauta. Elle ne s’attendait pas à ça. Pas maintenant. Pas comme ça.
— Comme quoi ?
Il s’appuya contre le dossier de sa chaise, bras croisés.
— Comme si tout dépendait de toi. Comme si tu devais tout régir. Nos horaires. Nos pensées. Nos émotions.
— J’essaie juste de maintenir un équilibre, Marc. Si je ne m’occupais pas de tout, ce serait le chaos. Tu crois que les choses se font toutes seules ?
Il secoua la tête, un rictus amer aux lèvres.
— Non. Je crois surtout que tu ne fais confiance à personne. Pas même à moi. Pas même aux enfants.
Ces mots la frappèrent comme des gifles.
— Ce n’est pas vrai ! s’exclama-t-elle. Si je ne le fais pas, personne ne le fera ! Tu n’es jamais là ! Et eux… ils sont tout le temps dans le refus !
Elle ne s’entendait plus parler. Sa voix montait, tremblante. Elle sentait une vieille colère, un feu noir, envahir sa poitrine. Il fallait qu’elle ait raison. Il fallait qu’on comprenne qu’elle agissait pour eux. Pour leur bien.
Mais Marc restait calme. C’était peut-être le plus déstabilisant.
— Tu ne vois pas que tu confonds aimer et contrôler ? Tu veux tellement éviter d’être blessée que tu préfères tout verrouiller… quitte à nous étouffer.
Le mot "blessée" la fit tressaillir. Elle sentit un nœud se former au fond de la gorge.
Un souvenir remonta, comme une bulle brisant la surface.
Elle avait huit ans. Assise sur le bord du trottoir. Une petite valise à ses pieds. Sa mère l’avait habillée joliment. Son père devait venir la chercher pour le week-end. Il avait promis.
Une heure passa. Puis deux. Puis trois.
Sa mère revint la chercher, l’air embarrassé, souriante comme on évite la vérité.
— Il a eu un empêchement, ma chérie.
Mais l’enfant, elle, avait compris. Il ne viendrait pas. Pas cette fois. Peut-être jamais.
Et ce jour-là, une voix intérieure s’était installée :"Ne crois jamais ce qu’on te dit. Ne compte que sur toi. Sinon, tu tomberas."
Elle se leva brusquement de table. Se réfugia dans la salle de bain, verrouilla la porte.
Ses mains tremblaient. Elle s’agrippa au lavabo comme à une bouée.
Les larmes montaient, mais elle les refoulait. C’était trop. Trop ancien. Trop profond.
Mais une autre voix, plus douce, se fit entendre en elle. Une voix presque oubliée.
"Et si tu avais mal, simplement ? Et si tu avais besoin d’aide, au lieu de tout maîtriser seule ?"
Elle s’assit par terre, en tailleur, contre la porte. Pour la première fois depuis des années, elle ne voulait plus tenir. Elle voulait comprendre.
Elle voulait lacher.
Chapitre 3 L'EFFONDREMENT
Le lendemain matin, Éléonore ne se leva pas à 6h30 comme d’habitude.
Elle resta allongée dans le lit, les yeux ouverts, le cœur lourd. Marc avait dormi dans la chambre d’amis. Les enfants étaient partis sans un mot.
Une partie d’elle voulait reprendre le contrôle, se lever, passer l’aspirateur, établir le planning de la semaine. Reprendre le dessus.
Mais une autre, plus profonde, était épuisée.
Elle se redressa, enfila un pull et descendit dans la cuisine. La table était en désordre. Elle n’y toucha pas.
Elle s’assit.
Et pleura.
Pas ces larmes discrètes qu’on essuie du bout des doigts pour ne pas faire de bruit.
Non. Des sanglots. Des hoquets. Des larmes d'enfant, longtemps retenues. Longtemps déguisées en force, en contrôle, en perfection.
Un barrage qui cède.
Un mot revenait en boucle dans sa tête.
"Trahison."
Ce n’était pas que Marc s’éloignait.
Ce n’était pas que Louis avait levé les yeux au ciel hier soir.
Ce n’était pas que Clara la trouvait "étouffante".
C’était ce que ces moments réveillaient.
Un passé bien vivant sous la surface.
Elle se souvint d’un autre jour. Elle avait dix ans. Son père, qu’elle ne voyait qu’un week-end sur deux, lui avait promis une sortie en mer. Une grande journée rien que tous les deux.
Elle avait préparé son sac, noté la date dans son journal intime. Mis une robe bleue qu’il lui avait offerte.
Mais ce matin-là, il n’était pas venu. Aucun appel. Aucun mot.
Le lundi, sa mère avait juste dit :
— Il a eu un contretemps.
Mais plus jamais il n’en parla.
Ce silence, cette absence, cette banalisation de l’abandon… c’était pire que tout.
À 17 ans, elle avait confié à sa meilleure amie son histoire avec Jérôme, ce garçon qu’elle aimait en secret depuis des mois.
Deux semaines plus tard, elle les avait vus s’embrasser derrière le gymnase.
Quand elle avait confronté son amie, elle lui avait simplement dit :
— T’attendais quoi ? Tu ne fais jamais rien, toi. T’as peur de tout. Fallait te réveiller.
Et là encore, elle n’avait pas réagi. Elle s’était refermée. Un peu plus.
Elle avait juré de ne plus jamais se rendre vulnérable.
Elle avait remplacé la confiance par l’anticipation.
L’écoute par l’organisation.
L’amour par le contrôle.
Mais la plus profonde des trahisons, ce matin-là, elle le sentait…C’était celle qu’elle s’était infligée à elle-même.
En s’empêchant d’être vraie.
En s’obligeant à être forte, performante, irréprochable.
En croyant qu’en contrôlant, elle serait aimée.
En oubliant que l’amour ne se commande pas. Il se reçoit, fragile, libre.
Elle leva les yeux. Dans la vitre, son reflet paraissait plus vieux, plus dur. Mais dans ses yeux, une faille s’ouvrait.
Et dans cette faille, quelque chose de doux apparaissait. Une lucidité douloureuse, mais salutaire.
Elle murmura :
— J’ai été trahie… et j’ai appris à trahir ce que je ressens.
Elle prit un carnet. Le même où elle notait les tâches à accomplir.
Mais cette fois, elle y écrivit une phrase différente :
"Je n’ai plus envie de me fuir. Je n’ai plus envie de tout contrôler. Je veux comprendre. Je veux guérir."
Une promesse.
Non pas aux autres.
À elle-même.
RETROUVEZ LA SUITE DE LA NOUVELLE DANS LE COFFRET NUMERIQUE GUIDANCE ETHER.NELLE




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