NOUVELLE / Ce que j’ai trop donné aux autres
- Gyl Falco

- 18 mai 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 déc. 2025
Quand la honte prend corps : la renaissance d’Émilie
Une Nouvelle de Gyl Falco

Chapitre 1 JE NE VEUX PAS ETRE UN POIDS
Émilie relut le message, les doigts crispés sur son téléphone. « Vendredi soir, je fais un petit apéro à la maison, si ça te dit ! Rien de formel, juste entre collègues 🙂 »
C'était Manon. Toujours elle. Spontanée, rayonnante, chaleureuse jusqu’au bout des doigts. Le genre de femme qui illuminait une pièce sans rien forcer. Elle faisait des cœurs dans ses mails, lançait des “Coucou toi !” dans les couloirs, et posait naturellement sa main sur ton épaule quand elle te parlait.
Émilie, elle, était tout le contraire. Elle avait appris à ne pas déranger. À ne pas prendre trop de place. Elle souriait avec douceur, mais rarement avec éclat. Sa voix était posée, basse, presque ouatée, comme si elle cherchait à ne pas heurter l’air autour d’elle. Elle disait souvent “je sais pas trop…” ou “je vais voir…”, comme si affirmer un choix était une forme d’arrogance.
Ce jour-là, elle fixa longtemps l’écran. Son pouce flottait au-dessus du clavier tactile. Elle n’avait rien de prévu. Pas de rendez-vous, pas d’engagement. Mais une peur, sourde et familière, lui serrait la poitrine. Elle imagina la soirée : les rires qui fusent, les échanges spontanés, les petits groupes déjà formés. Elle se vit chercher sa place, rire trop fort pour se faire accepter, baisser les yeux pour éviter de déranger.
Alors elle écrivit : « Merci c’est gentil ! Mais j’ai déjà un truc ce soir-là. Une autre fois peut-être 😊 ». Elle posa le téléphone à côté de son bol de tisane tiède. Elle soupira. Et tout son corps sembla s’enfoncer un peu plus dans le silence du salon.
Émilie vivait seule depuis presque une décennie. Un appartement discret au dernier étage d’un vieil immeuble aux escaliers grinçants, un chat nommé Miso qui passait sa vie roulé en boule sur les coussins, et des étagères pleines de livres qu’elle ne prêtait jamais — par peur qu’on ne les lui rende pas, ou qu’on les abîme.
Elle avait quarante ans. Rousse, avec une peau pâle constellée de taches de rousseur, et des joues qui rougissaient au moindre mot un peu direct. Son corps était doux, enveloppant. Des bras un peu ronds, un ventre souple, des cuisses pleines. Elle rentrait toujours le ventre quand elle traversait une pièce remplie de monde, par automatisme. Elle savait qu’elle avait quelque chose. Une beauté discrète. Une tendresse dans le regard. Mais elle n’y croyait pas. Elle avait appris à composer avec ce corps qu’on lui avait décrit comme "trop" dès l’enfance. Trop gourmande. Trop de formes. Trop de présence. Alors elle s’était retranchée. Et à force, elle avait perdu la clef de son propre espace.
Elle travaillait comme assistante de direction dans un collège privé. Douze ans de service. Un rôle en retrait mais central. On la surnommait “la mémoire du lieu”. Elle savait tout : les absences, les dates clés, les lubies des professeurs. On l’aimait bien. On comptait sur elle. Mais personne ne lui demandait jamais si elle allait bien. Pas vraiment.
Dans la salle des profs, elle souriait, servait le café, notait les anniversaires. Elle préparait les pots de départ, achetait les cartes, collectait les signatures. Elle veillait à tout, dans l’ombre. Et quand venait la photo d’équipe, elle se plaçait toujours au bout, comme par réflexe.
Elle repensa à ce souvenir lointain, un dîner de famille, des années plus tôt. Elle avait osé prendre la parole avec entrain, raconter une anecdote de collège, rire plus fort que d’habitude. Sa mère, sans même lever les yeux de son assiette, avait posé la main sur son bras et dit sèchement : « On t’entend, Émilie. Tu pourrais parler un peu moins fort, tu n’es pas toute seule. »
Ce n’était pas une injonction violente. Mais c’était une coupure nette. Depuis ce jour, elle avait appris à baisser le ton. À ne pas imposer sa voix. À se faire minuscule. Elle ne voulait pas être celle qui pèse, qui dérange, qui prend trop.
Ce soir-là, elle mangea une soupe réchauffée, en silence. Le bol posé sur ses genoux, le chat ronronnant doucement. Elle regardait les ombres danser sur le plafond, la lumière du lampadaire glisser sur la bibliothèque. Et elle se demanda — pas pour la première fois — ce que ça ferait, de dire « oui ». Pas par politesse. Pas pour faire plaisir. Mais parce qu’elle en avait envie.
Et au fond d’elle, une phrase monta. Une phrase ancienne, familière. « Je ne veux pas déranger. » Elle la murmura sans s’en rendre compte. Comme un serment qu’on ne sait plus comment rompre.
Cette nuit-là, elle rêva qu’elle était dans une pièce pleine de monde. Elle voulait parler. Mais aucun son ne sortait de sa bouche. Et autour d’elle, tout le monde riait, sans la voir.
Chapitre 2
JE M'EN VEUX DE PENSER A MOI
Le rendez-vous était calé depuis trois semaines. Un ostéopathe recommandé par sa collègue Diane. Spécialisé dans les douleurs chroniques, paraissait-il. Elle l’avait noté dans son agenda en lettres discrètes, comme pour ne pas attirer l’attention sur ce moment qui, pourtant, était pour elle. Rien que pour elle.
Depuis quelques mois, une tension sourde lui barrait le bas du dos. Elle avait consulté son médecin, qui avait évoqué le stress, l’accumulation, les postures inadaptées. Mais au fond, elle savait. Ce n’était pas qu’un problème de chaise ou de matelas. C’était plus profond. Comme un nœud. Un poids silencieux qu’elle portait depuis trop longtemps sans jamais vraiment le poser.
Ce matin-là, elle se leva avec l’envie ténue, fragile, d’honorer ce rendez-vous. C’était rare. Alors elle décida de la suivre. Elle prépara ses affaires, choisit une tenue confortable, un gilet doux qu’elle gardait pour les jours où elle voulait se sentir un peu mieux. Elle prépara même une petite bouteille d’eau, ajouta un livre dans son sac — au cas où elle arrive en avance —, et se dit que cette fois, elle allait s’écouter.
À 8h10, un message. Julie. Une amie de longue date. Gentille, drôle, envahissante. Une tempête d’émotions à elle toute seule.
"STP j’ai besoin de toi, je gère plus rien ce matin, je vais péter un câble 😩 !!! Est-ce que tu peux venir ? Je dois déplacer deux étagères, c’est trop lourd et j’ai mal au dos. Dis oui je t’en supplie ! ❤️"
Émilie fixa l’écran. Son estomac se contracta. La petite lumière en elle, celle qui voulait prendre soin d’elle aujourd’hui, vacilla.
Elle pensa à sa douleur à elle. À cette raideur qui l’empêchait de dormir certaines nuits. À cette envie de s’allonger sur une table, de respirer, de se laisser porter par les mains d’un professionnel.
Mais une autre voix, plus forte, plus ancienne, surgit dans son esprit : « Tu ne peux pas dire non. Elle compte sur toi. Ce n’est qu’un rendez-vous. Ce n’est pas si grave. Elle, elle est vraiment en galère. »
Elle soupira. Ses doigts tapèrent presque malgré elle : “Ok, j’arrive vers 10h.”
Elle ajouta, à voix haute, comme pour se convaincre : — Je reprendrai un autre créneau… plus tard.
Mais elle savait. Elle savait qu’elle ne le ferait pas. Elle savait qu’elle venait de se reléguer, une fois de plus, en fond d’écran de sa propre vie.
À 10h, elle était chez Julie. Les bras chargés de sacs plastiques, pliée en deux pour soulever les cartons. Julie parlait vite, vidait sa colère sur le monde, son ex, les meubles, les voisins, la météo. Émilie hochait la tête, portait, vidait, triait, rangeait.
Une fois, Julie lui lança : — Franchement, je sais pas ce que je ferais sans toi !
Émilie répondit avec un sourire figé : — C’est normal. Je suis là…
Mais au fond, elle se sentait absente. Vidée.
Elle n’avait pas faim. Pas froid. Juste une grande lassitude. Comme si, en renonçant à ce moment pour elle, elle avait aussi renoncé à exister un peu plus fort.
Sur le trajet du retour, son dos lui lança un rappel violent. Une décharge dans les lombaires. Elle s’arrêta sur un banc, posa son sac à côté d’elle. Ferma les yeux. Respira. Lentement. Elle sentit les larmes monter. Mais comme toujours, elle les ravala. Ce n’était pas le moment. Ce n’était jamais le moment.
Arrivée chez elle, elle retira ses chaussures lentement. Elle n’avait plus d’énergie. Elle s’allongea sur le canapé, la main posée sur son ventre. Elle sentit un nœud, là, bien enfoui. Une douleur sourde. Une fatigue ancienne.
Elle se souvint d’une scène. Elle avait huit ans. Elle était malade. Sa mère lui avait apporté un sirop, du bout des doigts.
— Fais pas trop d’histoires, Émilie. Y’a plus grave, hein ?
Elle avait intégré cette phrase comme une loi. Ne pas se plaindre. Ne pas faire de vagues. Ne pas se faire passer avant. Jamais.
Ce soir-là, elle alluma une bougie. Prépara une tisane. Et pour la première fois, elle parla à haute voix dans le silence de son salon :
— J’ai mal. Et j’existe. Même si personne ne me le rappelle.
Puis elle ajouta, en posant les mains sur son ventre douloureux :
— Je suis désolée. Je t’ai laissé tomber.
Et dans le regard de Miso, son chat, elle vit une forme d’approbation silencieuse. Comme si cette petite bête savait déjà ce qu’elle venait de commencer à apprendre :
Penser à soi, ce n’est pas un luxe. C’est une réparation.
Chapitre 3 CE N'EST PAS SI GRAVE, IL Y A PIRE
Chaque lundi matin, l’équipe pédagogique du collège se retrouvait en salle des profs pour un rituel instauré par la direction : le "tour de météo". Un petit cercle de parole, cinq minutes à peine, où chacun disait un mot, une phrase, une humeur du jour. L’idée était louable : créer du lien, vérifier que personne ne s’effondrait en silence.
Émilie trouvait l’exercice angoissant.
Ce matin-là, elle s’installa, son mug de thé serré entre les mains. Autour d’elle, les visages étaient encore froissés par le week-end. Julie — une autre — déclara qu’elle était "sous l’eau mais motivée". Alain, toujours sarcastique, déclara : "J’ai survécu à l’anniversaire de ma belle-mère, donc je me sens invincible."
Émilie, elle, avait mal dormi. Une nuit entrecoupée, hantée par des rêves où elle courait sans jamais atteindre rien. Elle s’était réveillée avec la gorge serrée et cette fatigue collante, tenace, celle qui ne passe pas avec un café.
Quand son tour arriva, elle leva les yeux, esquissa un sourire : — Ça va… un peu fatiguée, mais rien de grave. Il y a pire, hein.
La phrase tomba dans le silence, neutre, presque invisible. Personne ne releva. Sauf peut-être Manon, qui tourna brièvement la tête vers elle, les sourcils froncés.
Le cercle se referma. On passa à autre chose. Mais en elle, un petit raz-de-marée avait commencé.
En sortant de la salle, elle sentit cette boule familière dans la gorge. Celle des fois où elle aurait voulu dire la vérité : « Je suis à bout. » « J’ai mal partout. » « Je n’en peux plus de porter les autres. »
Mais les mots ne sortaient jamais. Elle les ravalait, les lissait, les emballait dans du papier de soie pour ne pas gêner. Pour ne pas décevoir.
Elle marcha dans le couloir, croisa Diane devant la salle de photocopies.
— Hé, Émilie… — Oui ?
La voix de Diane était douce, mais ferme. Elle s’arrêta, la regarda franchement. — Ce matin, quand t’as dit "rien de grave"… j’ai eu envie de te demander : c’est vrai, ou c’est ce que tu dis toujours ?
Émilie resta figée. Elle eut un petit rire embarrassé. — Non, mais… c’est rien, je suis juste un peu fatiguée. Tu sais, la routine…
Diane ne répondit pas tout de suite. Elle posa doucement la main sur son bras. — Tu sais, tu n’as pas besoin d’aller mal pour mériter d’en parler.
Cette phrase frappa Émilie comme un coup de vent chaud en plein hiver. Elle détourna les yeux, les larmes déjà là, au bord. — C’est gentil… Merci, Diane.
Elles restèrent un instant en silence. Puis, dans un élan presque irréel, Émilie dit : — J’aimerais bien parler. Pas longtemps. Juste un peu.
— Viens, dit Diane. Il y a une salle libre au fond. On sera tranquilles.
Quelques minutes plus tard, elles étaient assises face à face. La pièce était modeste, mais calme. Diane prit le temps.
Émilie chercha ses mots. — Je crois que je suis fatiguée de faire semblant. De dire que ça va alors que… je me sens vide. J’ai mal au dos, tout le temps. Je reporte mes rendez-vous. J’aide tout le monde, tout le temps. Et je me tais, parce que… parce que j’ai toujours fait ça.
Diane écoutait sans rien dire, juste là. Présente. Attentive.
— J’ai l’impression que si je commence à dire que ça ne va pas, je vais m’effondrer. Et que personne ne saura quoi faire de moi.
— Peut-être que tu n’as pas besoin de t’effondrer, répondit Diane. Peut-être que tu as juste besoin d’exister. Même fatiguée. Même pas parfaite.
Émilie hocha la tête, les larmes coulant en silence.
Le soir, chez elle, elle ouvrit son journal. Un carnet à spirales qu’elle n’osait pas remplir trop souvent.
Elle écrivit : « Aujourd’hui, j’ai dit que j’étais fatiguée. Pas à tout le monde. Juste à quelqu’un qui a vu. Et c’était suffisant. Peut-être que je peux continuer. Un peu plus. À dire vrai. Même si ce n’est pas spectaculaire. »
Puis elle ajouta, en bas de la page :
J’ai le droit d’avoir mal, même si d’autres souffrent plus. Ma douleur compte. Mon silence aussi.
RETROUVEZ LA SUITE DE LA NOUVELLE DANS LE COFFRET NUMERIQUE GUIDANCE ETHER.NELLE




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