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NOUVELLE / Ce que j’attendais de l’autre, je l’ai trouvé en moi

Dernière mise à jour : 8 déc. 2025

Quand aimer cesse de faire mal : le chemin d’Anaïs

Une Nouvelle de Gyl Falco



Chapitre 1 LE VIDE


C’est toujours dans les silences qu’elle paniquait. Dans ces espaces entre deux messages, entre deux attentions. Anaïs connaissait trop bien ce sentiment : l’attente. L’attente qui colle au ventre, qui fait battre le cœur trop vite pour rien. Ce matin-là, elle fixait son téléphone. L’icône ne bougeait pas. Pas de message. Pas de "tu me manques". Pas de preuve qu’elle existait dans l’esprit de celui qu’elle croyait aimer.


Elle soupira, posa l’appareil sur la table, puis le reprit vingt secondes plus tard. L’écran était toujours aussi muet. Un vide si bruyant qu’il couvrait tout le reste : son envie de sortir, de travailler, même de manger. Tout semblait suspendu à ces quelques mots qu’elle attendait.

Ce n’était pas la première fois. Depuis l’adolescence, Anaïs avait appris à lire dans les silences, à leur prêter mille intentions, à interpréter chaque délai comme une trahison silencieuse. Et pourtant, elle restait. Elle espérait. Parce que dans son imaginaire, l’amour ressemblait à ça : une tension permanente, une incertitude romantisée, une faim qu’elle devait apprendre à supporter.


Ce matin-là, elle revoyait les heures passées à actualiser une conversation, à vérifier si le message avait été lu, à se demander si son dernier mot avait été mal pris. Et plus elle doutait, plus elle avait envie de relancer. Encore un message. Encore une phrase tendre. Un sourire numérique qu’elle envoyait comme on lance une bouteille à la mer.


Mais elle se savait déjà dans un déséquilibre. Un lien où elle donnait trop, trop tôt, trop vite. Où chaque geste était un appel déguisé : « Vois-moi. Choisis-moi. Rassure-moi. »


La relation dans laquelle elle était — si tant est qu’on puisse parler de relation — avait commencé quelques semaines plus tôt. Julien. Un regard intense, une voix grave, une douceur distante. Dès le début, Anaïs avait senti ce tiraillement en elle : un mélange d’attirance et de malaise. Mais elle l’avait ignoré. Elle avait voulu croire. Elle avait idéalisé les moments partagés, même si les silences devenaient déjà fréquents.


Julien n’était pas cruel. Il n’était pas froid. Il était simplement ailleurs. Et Anaïs, en face, cherchait à capter son attention comme une fleur cherche le soleil dans un ciel couvert. Elle se surprenait à formuler des excuses pour ses absences, à minimiser son propre ressenti, à se dire que c’était elle, peut-être, qui en demandait trop.


Mais au fond d’elle, une autre voix murmurait. Une voix qu’elle avait souvent étouffée : celle qui lui disait qu’elle méritait plus. Pas plus de réponses. Plus de considération. Plus de réciprocité.


Ce matin-là, Anaïs se leva, alla jusqu’à la fenêtre et ouvrit les volets. Dehors, la ville s’éveillait lentement. Elle regarda les passants. Certains riaient, d’autres couraient. Et elle, elle attendait. Elle attendait qu’un homme décide qu’elle valait un message.


Elle eut alors une image fulgurante : elle, petite fille, assise sur le canapé du salon, fixant la porte d’entrée, attendant que son père rentre et lui dise qu’il l’aime. Il ne l’avait jamais fait. Il était là, oui. Mais distant. Silencieux. Occupé. Elle avait appris très tôt que l’amour, c’était ça : espérer, patienter, mériter.


Cette mémoire lui serra la gorge. Ce n’était pas Julien qu’elle attendait. C’était ce père qui n’avait jamais vu sa peine. Ce père qui ne s’était jamais rendu compte qu’en la négligeant, il lui avait appris à mendier.


Anaïs ferma les yeux. Une larme coula. Une larme de reconnaissance. Elle comprenait. Enfin. Que ce vide qu’elle ressentait n’était pas d’aujourd’hui. Qu’il était ancien. Ancré. Et qu’elle le rejouait, encore et encore, dans chaque relation où elle se donnait sans compter, espérant qu’on lui donne un peu en retour.


Elle prit une grande inspiration. Puis une autre. Son cœur battait fort, mais différemment. Moins dans l’angoisse. Plus dans une prise de conscience.


Ce matin-là, elle ne renvoya pas de message. Elle prit son téléphone et le posa dans une autre pièce. Elle alla faire couler un bain, alluma une bougie, et s’assit au bord de la baignoire. Elle se regarda dans le miroir. Pas pour se juger. Pour se voir. Vraiment.

Et doucement, elle murmura : « Tu n’as plus besoin de courir. Tu n’as plus besoin de quémander. »


Elle ne savait pas encore comment faire. Elle n’avait pas de plan, pas de solution miracle. Mais elle venait de poser la première pierre : celle de la conscience. Et à partir de ce moment, quelque chose avait changé. Elle le sentait. Ce matin-là, Anaïs avait cessé d’attendre qu’on la sauve. Elle avait commencé à se rejoindre.


Chapitre 2

LES MEMES GESTES


Chaque relation qu’Anaïs avait vécue semblait être une répétition de la précédente, comme si elle jouait inlassablement le même rôle dans une pièce qu’elle n’avait pas écrite. Et dans ce rôle, elle était toujours la donneuse. Celle qui devance les besoins. Celle qui écoute avant qu’on parle. Celle qui s’oublie pour que l’autre reste.


Elle avait appris à repérer les silences, les non-dits, les humeurs changeantes. Elle s’adaptait, se modelait, se faisait douce, légère, agréable. Anaïs croyait que l’amour, c’était mériter. Et pour mériter, il fallait faire des efforts. Des gestes. Des preuves. Toujours plus.


Elle préparait des surprises, écrivait des mots doux, se rendait disponible à toute heure. Même lorsqu’elle était fatiguée. Même lorsqu’elle avait besoin d’autre chose. Elle mettait ses envies de côté, convaincue que l’amour, le vrai, c’était de se donner sans compter.


Mais plus elle donnait, moins elle recevait. Et plus elle s’attachait, moins l’autre semblait impliqué. Ce paradoxe l’épuisait. Elle ne comprenait pas pourquoi elle finissait toujours seule, déçue, éteinte, alors qu’elle avait tout fait pour que ça fonctionne.


Un jour, lors d’une séance avec sa thérapeute, elle décrivit cette sensation : « C’est comme si je dansais seule sur une piste vide, espérant que quelqu’un vienne me rejoindre. » La thérapeute l’avait regardée avec douceur et lui avait dit : « Peut-être que tu choisis inconsciemment ceux qui ne veulent pas danser. »


Ce jour-là, quelque chose s’était fissuré.

Elle réalisa qu’elle poursuivait un scénario bien connu : celui où elle donnait tout dans l’espoir qu’on reste. Mais à force de se suradapter, elle attirait des personnes qui prenaient sans rendre. Qui aimaient sa présence sans s’engager. Qui profitaient de sa lumière sans jamais s’inquiéter de ses ombres.


Un souvenir d’enfance lui revint. Elle devait avoir huit ans. Elle préparait un dessin pour son père, un collage qu’elle avait mis des heures à composer. Elle le lui tendit avec un grand sourire. Il lui répondit à peine, distrait, absorbé par un appel téléphonique. Elle attendit un compliment. Un mot. Il n’y en eut pas.


Ce jour-là, elle avait appris que donner ne suffisait pas à être vue. Mais au lieu de s’en détourner, elle avait décidé d’en faire plus. De mieux faire. Encore et encore.

Et ce schéma, elle l’avait transposé dans ses amours.


Avec Paul, elle préparait des dîners, écrivait des lettres, organisait des week-ends. Il oubliait les dates, répondait par monosyllabes. Elle le défendait devant ses amis : « Il est comme ça, il a du mal à montrer. »


Avec Thomas, elle écoutait ses peurs, ses projets, ses silences. Lui ne lui posait jamais de questions. Elle le trouvait mystérieux. Elle l’appelait profond. En vérité, il était simplement absent.


Avec Léo, elle avait cru trouver un miroir. Mais il se referma dès qu’elle parla de ses besoins. Elle baissa le ton. Se fit discrète. Invisible. Et il s’éloigna quand même.

Alors elle avait fini par croire que c’était elle le problème. Qu’elle aimait trop. Qu’elle était trop. Trop sensible. Trop présente. Trop entière. Elle se dit qu’il fallait changer. Devenir plus légère. Moins exigeante.


Mais au fond, elle sentait que ce n’était pas ça. Ce n’était pas sa façon d’aimer qui était trop. C’était l’endroit où elle déposait cet amour qui n’était pas le bon.


Elle se mit alors à observer. À revoir ses gestes. À noter comment, dès les premiers échanges, elle se projetait, idéalisait, offrait sans que l’autre ait rien demandé. Elle se rendit compte qu’elle faisait tout pour créer un lien… avant même de savoir si l’autre en voulait un.

C’était comme si elle jetait des ponts dans le vide. Et qu’elle se blessait en tombant à chaque fois.


À partir de cette prise de conscience, Anaïs commença à se retenir. Non pas à se fermer. Mais à se respecter.


Elle se dit : « Je n’ai pas besoin de prouver que je mérite d’être aimée. Mon amour n’est pas une dette que je dois rembourser à l’avance. »


Elle prit alors une décision simple mais radicale :

Ne plus être la seule à nourrir le lien. Observer. Ressentir. Recevoir aussi. Et surtout : ne pas s’oublier dans le processus.


Ce fut difficile. Les automatismes revenaient vite. Elle avait encore envie d’écrire la nuit. De faire plaisir. De devancer les envies de l’autre. Mais chaque fois qu’elle le faisait, elle s’arrêtait. Elle respirait. Elle se demandait : « Pourquoi je fais ça ? Pour qui ? Pour quoi ? »


Et petit à petit, elle changea. Ses gestes restèrent doux, mais plus alignés. Ses attentions restèrent sincères, mais plus conditionnées par l’attente d’un retour.


Elle commençait à danser, non pas pour qu’on la rejoigne, mais parce qu’elle aimait danser. Et ça changeait tout.

 


Chapitre 3 L’OMBRE DE L’ENFANCE


Ce fut lors d’un atelier d’écriture thérapeutique qu’Anaïs prit la mesure du poids de son passé. Le thème du jour : "Racontez votre premier souvenir de solitude." Les mots lui vinrent vite, comme une coulée de lave qu’elle n’avait jamais osé laisser jaillir.


Elle écrivit d’un trait :

« Je suis assise sur le tapis de la chambre. Il fait presque nuit. Ma mère m’a dit de rester là. Mon père est dans le salon. Il parle fort au téléphone. Je n’ose pas bouger. J’attends qu’il me regarde. Qu’il m’appelle. Mais il ne le fait pas. Il passe devant la porte, me jette un coup d’œil vague. Puis il s’éloigne. Comme si je n’existais pas. »


Lorsqu’elle lut son texte à voix haute, sa gorge se serra. Les autres l’écoutaient en silence. Elle, elle sentait une boule dans le ventre. Comme si cette enfant de cinq ans était encore là, figée dans un coin de sa mémoire.


Elle comprit, ce jour-là, que sa dépendance affective ne venait pas de ses ex. Ni même de ses choix. Elle venait de loin. De cette toute petite fille qui n’avait pas appris à recevoir l’amour. Qui avait appris à le guetter, à le mériter, à l’attendre. Et à chaque fois qu’elle ne l’obtenait pas, elle pensait que c’était de sa faute.


Son père n’était pas un homme méchant. Il était juste distant, absorbé, ailleurs. Un homme fatigué par la vie, par les non-dits, par ses propres blessures non réglées. Anaïs, petite, n’avait pas compris cela. Elle n’avait vu qu’une chose : son absence.


Elle avait alors développé une stratégie : être parfaite. Sage, brillante, obéissante. Elle ne pleurait pas, ou très peu. Elle se disait que s’il la voyait sans faire de bruit, peut-être finirait-il par s’approcher. Mais il ne le faisait pas. Et elle, silencieusement, en avait tiré la conclusion la plus tragique pour un enfant : "Je ne mérite pas d’attention. Je dois faire plus."


Plus tard, cette croyance devint une injonction silencieuse. Dans chaque relation, elle rejouait ce scénario d’enfant invisible. Elle attirait des partenaires qui lui rappelaient, consciemment ou non, cette figure absente. Et à chaque fois, elle se remettait en marche : elle écoutait, elle s’effaçait, elle attendait, elle pardonnait. Elle revivait cette scène originelle, encore et encore, comme si son inconscient voulait enfin en changer la fin.


Mais on ne guérit pas une blessure en la rejouant à l’infini. On la guérit en la regardant en face.


Lors d’une séance de visualisation guidée, sa thérapeute l’invita à retrouver cette petite Anaïs. Elle ferma les yeux. Elle la vit, clairement. Assise sur le tapis. Petite, les genoux repliés, les mains sur les jambes. Immobile. Résignée.

Elle s’en approcha mentalement. Lentement. Elle s’agenouilla face à elle. Et doucement, elle lui parla.


— Je te vois. Je suis là maintenant. Tu n’as plus besoin d’attendre. Tu n’as rien à prouver.

La petite Anaïs leva les yeux. Dans ses pupilles, une peur ancienne, une attente infinie. Anaïs tendit les bras. L’enfant hésita, puis se blottit contre elle. Et elle sentit, dans cette étreinte symbolique, des années de silence se dissoudre.


Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle pleurait. Pas de tristesse. De reconnaissance. Elle venait de retrouver une part d’elle-même qu’elle n’avait jamais accueillie.


Dans les semaines qui suivirent, elle continua ce travail intérieur. Chaque fois qu’elle se sentait envahie par l’attente, le doute, la peur de perdre l’autre, elle fermait les yeux. Elle revoyait la petite fille. Et elle lui parlait. Elle lui disait :

— Tu es digne d’amour, même si personne ne te regarde. Tu es digne, simplement parce que tu es.


Peu à peu, cette voix devint sa propre voix intérieure. Elle remplaça le jugement par la douceur, l’urgence par la présence. Et quelque chose en elle s’apaisa.


Elle comprit que cette blessure d’enfance ne disparaîtrait peut-être jamais totalement. Mais elle n’était plus aux commandes. Elle n’était plus la seule à parler.


Aujourd’hui, Anaïs savait que pour aimer sainement, elle devait d’abord aimer cette part d’elle-même qui, pendant si longtemps, n’avait cherché qu’à être aimée.


RETROUVEZ LA SUITE DE LA NOUVELLE DANS LE COFFRET NUMERIQUE GUIDANCE ETHER.NELLE

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