NOUVELLE / Ce que je n’ai jamais osé être
- Gyl Falco

- 18 mai 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 déc. 2025
Quand le lien fait trembler : l’ouverture de Paul
Une Nouvelle de Gyl Falco

Chapitre 1 INVISIBLE DEPUIS TOUJOURS
Paul n’a jamais vraiment su ce que c’était, être vu.
Pas regardé — non, ça, il l’a été. Corrigé pour ses erreurs, observé pour ses silences, jaugé pour ses absences de performance. Mais vu, dans ce qu’il était, dans ce qu’il ressentait, dans ce qu’il n’osait pas dire… non. Jamais vraiment.
Il avait cinquante ans aujourd’hui, et parfois, dans le silence du matin, il se demandait à quel moment exactement il avait commencé à se croire de trop. Était-ce à six ans, ce jour d’école où il était rentré avec un poème appris par cœur, mais que personne n’avait écouté ? Ou à neuf, quand il avait pleuré dans sa chambre pendant que ses parents se disputaient en bas, et qu’aucune voix n’était montée le consoler ? Ou à treize, quand il avait voulu parler de ses premiers doutes, de ce cœur qui battait pour une fille, mais qu’on lui avait répondu : « Tu as toujours été trop sensible, Paul » ?
Ce « trop » l’avait figé à l’intérieur.
Alors, très tôt, il avait appris à ne pas déranger. À faire ce qu’on attendait de lui. À bien se tenir, à ne pas prendre trop de place. Il grandissait comme un garçon modèle — poli, discret, intelligent — et tout le monde pensait que ça allait. Mais en lui, c’était creux. Ça ne criait pas, mais ça pesait.
Il avait un visage doux, des yeux noisette qu’on disait profonds, une voix posée. On l’aimait bien, Paul. Mais on ne s’y attachait pas. Il semblait aller bien tout seul. Et il confirmait cela en souriant. Toujours. Même quand il tombait. Même quand il saignait.
À force, il avait fini par se croire vraiment indépendant. Il disait : « Je suis bien comme ça, j’ai pas besoin de grand monde. » Mais c’était faux. Il avait juste appris à faire sans. À se contenter de miettes. À cacher ses besoins, de peur qu’ils n’encombrent.
Il y avait une scène, une en particulier, qu’il n’avait jamais oubliée. Il devait avoir huit ans. Il était rentré de l’école avec un dessin à la main, un bonhomme aux bras trop longs, mais au cœur rouge, immense, griffonné avec application. Il voulait l’offrir à son père. Il l’avait tendu, avec un demi-sourire, les joues brûlantes d’espoir.Et son père, sans lever les yeux de son journal, avait dit simplement :
— Pose-le là.
Sans un merci.
Sans un regard.
Paul avait posé le dessin. Il avait souri pour faire semblant que ça allait. Il était monté dans sa chambre. Et il avait compris, ce jour-là, que ce qu’il avait à offrir ne valait pas d’être reçu.
Il avait cessé de montrer.
Le petit garçon avait grandi, et avec lui, la croyance que l’amour, la reconnaissance, la présence… c’était pour les autres. Pas pour lui. Lui, il devait se contenter d’être utile. Effacé. Silencieux. Et surtout, non pesant.
Aujourd’hui encore, à cinquante ans, il demandait rarement de l’aide. Il s’excusait quand il parlait trop. Il s’effaçait dans les groupes. Il se tenait en marge des conversations, le sourire poli mais le cœur ailleurs.
Et chaque fois qu’un regard se posait sur lui un peu trop longtemps, il sentait cette vieille peur remonter dans la gorge. Celle d’être vu… et rejeté aussitôt.
Il avait fini par confondre l’invisibilité avec la sécurité.
Mais ce matin-là, devant son miroir, quelque chose avait changé. Il se regardait avec un mélange de lassitude et de tendresse. Et pour la première fois, il n’avait pas détourné les yeux.
Il avait murmuré, comme un aveu ou une prière :
— Est-ce que je peux encore apprendre à exister… autrement ?
Chapitre 2
APPRENDRE A NE PAS AVOIR BESOIN
Dans sa vie, Paul avait été beaucoup de choses : fils sage, collègue fiable, ami disponible. Mais jamais, vraiment jamais, un homme qui avait le droit de vouloir.
Il ne savait pas dire ce qu’il voulait. Il ne savait même pas toujours ce qu’il ressentait. Ce n’était pas qu’il mentait. C’était plus subtil que ça. C’était une sorte d’effacement naturel, un réflexe devenu identité : faire passer les autres en premier, toujours, pour ne pas risquer d’être abandonné s’il devenait "trop".
Il appelait ça la générosité.
Mais à l’intérieur, il y avait cette faim. Faim de chaleur, de reconnaissance, de lien vrai. Une faim qu’il avait anesthésiée si longtemps qu’elle ne criait même plus. Elle se contentait de creuser lentement.
Il travaillait dans l’administration d’un centre de formation. Un poste discret, dans l’ombre, comme il les aimait. Il rendait service, corrigeait les erreurs sans les faire remarquer, se montrait courtois avec tout le monde. On l’aimait bien, Paul. Il était toujours "partant pour aider", "présent quand il faut", "tellement gentil".
Mais personne ne savait qu’en rentrant chez lui, il ne parlait à personne. Que ses soirs étaient remplis de silences pesants, de repas pris seul, de livres ouverts sans être lus.
Un jour, une collègue l’avait remercié chaleureusement pour un coup de main :
— Tu sais, t’es vraiment précieux ici.
Il avait souri, bien sûr. Mais en rentrant chez lui, il avait pleuré sans bruit. Parce qu’elle ne savait pas à quel point il avait besoin d’entendre ça. Et surtout, à quel point il n’y croyait pas.
Son cœur, il l’avait barricadé. Il pensait qu’en ne demandant rien, il ne serait pas rejeté. Qu’en se contentant, il ne serait pas déçu. Il s’était programmé à ne pas déranger, même dans ses élans.
Alors, il disait :
— Non, c’est rien.
— T’inquiète, je gère.
— J’ai l’habitude.
Mais un jour, dans un moment de fatigue, il avait laissé tomber sa garde. C’était au détour d’une pause café. Sa collègue, Julie, lui avait demandé s’il allait bien. Et sans réfléchir, il avait dit :
— Je me sens un peu seul, parfois.
Il avait aussitôt regretté. C’était trop. Trop intime, trop vrai. Elle avait relevé les yeux, surprise par sa sincérité. Mais elle n’avait pas fui. Elle avait juste hoché la tête, doucement.
— Moi aussi, parfois.
Cette phrase avait résonné longtemps en lui.
Peut-être qu’il n’était pas obligé de tout porter seul.Peut-être que dire ce qu’il ressentait ne signifiait pas être rejeté.Peut-être que demander… ce n’était pas forcément déranger.
Mais il ne savait pas encore comment faire.
Ce soir-là, en rentrant chez lui, il s’était arrêté devant sa porte. Il avait eu un vertige. Le genre de vertige qu’on ressent non pas en regardant vers le bas, mais en regardant enfin ce qu’on a refusé de voir pendant trop longtemps.
Et dans le silence de son appartement, il s’était assis sur le sol, dos contre le mur, et avait murmuré :
— J’ai besoin d’apprendre à avoir besoin.
Et pour la première fois depuis longtemps, il n’avait pas essayé de chasser ce qu’il ressentait. Il était resté là, dans l’obscurité douce de son appartement. Avec lui-même. Juste lui. Et c’était inconfortable, mais vivant.
Un frémissement. Une faille. Une ouverture.
Et peut-être… un commencement.
Chapitre 3 CE QUE J'AI APPRIS A CACHER
Il y a des choses qu’on tait si longtemps qu’on finit par croire qu’elles n’existent pas. Paul avait appris à cacher sa peine comme on apprend à respirer : sans y penser.
Dès l’enfance, il avait décodé que certaines émotions n'étaient pas bienvenues. Que pleurer, c'était exagéré. Que se plaindre, c'était être faible. Que montrer son chagrin, c'était attirer des regards qu’il redoutait. Alors, il avait figé tout ça dans une boîte bien fermée. Une boîte en lui. Et il avait jeté la clé.
On le trouvait stoïque. Discret. Solide. Il était celui qui encaisse. Celui qui relativise. Celui qui garde la tête froide. Mais en dedans, il vivait une tempête silencieuse. Et ce qu’il cachait, ce n’était pas seulement sa douleur. C'était aussi son espoir, son envie d'être aimé, sa tendresse immense, restée sans destinataire.
Il se souvenait encore de la toute première fois où il avait senti ce réflexe s’enclencher. Il avait cinq ans. Il était tombé dans la cour de récréation, les genoux écorchés, le souffle coupé. Il avait levé les yeux vers sa maîtresse, cherché du réconfort. Mais elle avait simplement dit, d’un ton sec : « Ce n’est rien, un garçon fort ne pleure pas. »
Il s’était relevé. Il n’avait pas pleuré. Pas là. Pas devant elle. Il avait attendu d’être dans les toilettes pour laisser couler deux larmes silencieuses, vite effacées. Ce jour-là, il avait compris. Montrer sa douleur, c’était être ridicule. Faible. Et peut-être même moins aimable.
Plus tard, les blessures avaient changé de forme. Moins visibles, plus profondes. Il s’était pris une gifle un jour, par sa mère. Elle était épuisée, énervée, débordée par trois enfants, un mari silencieux, des journées sans fin. Ce n’était pas violent, pas brutal. Mais c’était inattendu. Et ce qui avait fait le plus mal, ce n’était pas le coup. C’était son regard froid, sa bouche serrée, et ce silence après, long comme un oubli.
Paul avait eu envie de hurler. De demander pardon. De s’expliquer. De pleurer. Mais il n’avait rien dit. Il s’était replié sur lui-même, comme une feuille qu’on plie en deux et qu’on oublie dans un coin de tiroir. Il n’a jamais reparlé de cette gifle. À personne.
En grandissant, il avait développé une vraie compétence : celle d’écouter. D’être présent. D’aider les autres. Il savait capter les humeurs, les besoins, les tensions. Mais les siennes restaient dans l’ombre. Il donnait beaucoup, il demandait peu. C’était sa façon d’aimer : discrète, efficace, silencieuse.
Une fois, dans un entretien annuel, sa cheffe lui avait dit :
— Tu devrais postuler à des postes à responsabilité. Tu as du potentiel, mais on ne sait jamais vraiment ce que tu veux.
Et Paul avait souri, poliment. Il avait dit qu’il était bien là où il était. Et c’était vrai, en partie. Mais l’autre vérité, c’était qu’il ne savait plus comment vouloir. Il avait enfoui ses aspirations sous des couches de réserve et de modestie. Il avait peur qu’en se montrant, il ne dérange. Qu’on le juge. Qu’on dise : « Pour qui il se prend ? »
Alors il s’était contenté d’être utile. D’exister en creux. De faire partie du décor, sans jamais prendre trop de place. Jusqu'à oublier qu’il était né pour autre chose qu'être discret.
Il y avait eu des amours aussi, des élans. Des moments où il avait cru qu’il allait s’autoriser à aimer vraiment. Mais à chaque fois, quelque chose coinçait. Une forme de repli, d’indifférence feinte, une panique soudaine à l’idée de se montrer tel qu’il était : sensible, instable, ému.
Il se souvenait d’Isabelle, rencontrée à trente ans. Elle riait fort, parlait avec les mains, l’embrassait dans la rue. Elle voulait tout savoir de lui. Elle disait :
— Mais toi, tu ressens quoi ? Et lui ne savait pas quoi répondre. Pas parce qu’il ne ressentait rien. Mais parce que les mots ne venaient pas. Il avait appris à taire ce qui vibrait.
Il avait fini par s’éloigner. En douceur. Sans raison apparente. Elle avait dit :
— Tu ne m’as jamais vraiment laissé entrer. Et elle avait eu raison.
Cette phrase, il l’avait entendue plusieurs fois. Par des femmes, des amis, même des collègues parfois :
— On ne sait jamais vraiment ce que tu penses.
— Tu es toujours gentil, mais jamais vulnérable.
Et ça le blessait, parce qu’au fond, il avait tant à donner. Mais il avait construit autour de lui un cocon de protection tellement efficace… qu’il en devenait opaque.
Certains soirs, tout remontait. Le manque d’élan. L’envie de crier. L’épuisement de toujours porter un masque de mesure. Il rêvait d’une scène simple : quelqu’un qui lui dirait « Je te vois ». Et qui resterait.
Une nuit, incapable de dormir, Paul s'était levé et avait ouvert son ordinateur. Il avait créé un document. Et il avait écrit en haut : « Ce que je cache ». Les mots avaient coulé comme d’un barrage qui cède.
Il avait écrit :
— Que je me sens seul souvent, même entouré.
— Que je m’ennuie dans ma vie, même si je la maîtrise.
— Que je ne me sens pas vraiment aimé.
Parce que je ne me montre pas vraiment.
— Que j’ai peur d’avoir besoin de quelqu’un, et de ne pas être assez.
— Que j’en veux à mes parents, mais que je n’ose pas le dire.
— Que j’ai envie de tout changer… et que ça me terrifie.
Et en voyant ces phrases noircir l’écran, il avait pleuré. Un sanglot lent, ancien, doux. Pas un chagrin bruyant. Un chagrin de reconnexion. Comme si, pour la première fois depuis longtemps, il s’était retrouvé.
Il s’était souvenu d’un après-midi d’hiver, quand il avait dix ans. Il neigeait dehors. Il regardait par la fenêtre. Il avait construit un petit monde en Lego. Il voulait le montrer à son père. Il était monté dans le bureau, l’avait appelé. Son père lui avait répondu :
— Plus tard.
Et ce « plus tard » n’était jamais venu. Ce jour-là, Paul avait compris que son enthousiasme pouvait attendre. Que son monde intérieur n’était pas prioritaire. Et ce message-là, il l’avait gravé en lui.
Ce soir-là, devant son ordinateur, il avait retrouvé cet enfant-là. Celui qui attendait qu’on vienne voir son monde. Et il lui avait murmuré, comme une promesse :
— Je vais commencer à te regarder.
Paul n’a pas résolu sa blessure. Il ne s’est pas transformé. Mais il a entrouvert une porte. Une porte sur lui-même.
Et il a compris que ce qu’il cache là où ça fait peur… … c’est souvent là que la vie attend de revenir.
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