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NOUVELLE / Ce que j’ai tenu trop fort

Dernière mise à jour : 8 déc. 2025

Quand résister finit par nous enfermer : le réveil de Thomas

Une Nouvelle de Gyl Falco



Chapitre 1 LE MASQUE DU MERITE


Il y avait chez Thomas une manière précise de poser les objets, une manière de marcher qui ne faisait pas de bruit, une manière de se lever à l’heure exacte, sans se demander s’il en avait envie. Ce n’était pas tant de la discipline — il n’y avait pas de joie là-dedans — que de la nécessité, viscérale, de tenir quelque chose droit, dehors, parce que dedans, tout risquait de glisser.

Il se croyait organisé. Il était en alerte permanente.


Tout devait être anticipé. Prévu. Calculé. Il connaissait par cœur les horaires de ses transports, les prévisions météo, les dates d’échéance de chaque facture. Son frigo n’avait jamais un aliment de trop, ni de périmé. Sa penderie n’abritait rien de superflu. Il possédait exactement le nombre de tasses nécessaires pour ne pas être débordé par une visite impromptue. Pas plus.


Ses journées étaient structurées à la minute. Chaque tâche était notée dans un agenda qu’il consultait presque compulsivement, même quand il savait déjà ce qui allait suivre. Il ne supportait pas d’être interrompu. Ni que les choses soient faites autrement que “comme il faut”. Il appelait ça le sens du détail. Les autres disaient parfois qu’il était “un peu raide”. Il se contentait de répondre qu’il n’aimait pas le désordre. Mais ce qu’il ne disait pas, c’est qu’un désordre, même minime, pouvait lui gâcher la journée.

 

Il était architecte. Un métier parfait pour un homme qui cherchait des angles nets, des équilibres maîtrisés, des structures rationnelles.


On saluait souvent sa rigueur, sa fiabilité, sa clarté. Il livrait toujours à l’heure, son travail était propre, réfléchi, complet. Il anticipait les imprévus, pensait aux scénarios B, vérifiait trois fois les plans avant de les soumettre. Il n’oubliait jamais rien. Mais on ne savait jamais ce qu’il ressentait.


Il parlait peu. Son visage restait impassible en réunion. Il n’interrompait jamais, mais on sentait que chaque mot qui sortait de sa bouche avait été pesé, filtré, approuvé. Il ne levait pas la voix. Il ne plaisantait pas, ou très rarement, et toujours à contretemps. Il ne se plaignait jamais. Il n’exprimait pas son désaccord frontalement. Mais on savait, à son silence, quand quelque chose ne lui convenait pas.


Il inspirait le respect . Mais on ne savait pas comment l’aimer.

 

Dans sa vie privée, c’était la même mécanique. Chaque décision était rationnelle. Chaque projet était analysé sous l’angle du risque, de l’efficacité, de la faisabilité. Il préférait rester seul que de devoir négocier ses habitudes.

Il avait eu deux relations sérieuses, toutes deux rompues avec le même reproche : “J’ai l’impression d’avoir été en couple avec ton exigence, pas avec toi.” Il n’avait pas su quoi répondre. Il croyait avoir fait tout ce qu’il fallait : il avait été présent, fidèle, prévoyant, organisé, jamais violent, toujours poli . Mais il n’avait jamais dit : j’ai peur que tu partes. Jamais laissé voir quand il se sentait dépassé, ou perdu, ou juste triste.


Il ne savait pas demander. Encore moins recevoir. Car au fond, il était convaincu que tout devait se mériter.

Cette conviction, il l’avait apprise tôt. Il ne s’en souvenait pas sous forme de scène. Plutôt comme une ambiance constante dans sa maison d’enfance.


Un père exigeant, silencieux, que rien ne semblait satisfaire vraiment. Une mère discrète, douce mais absente, trop occupée à ménager les humeurs de son mari pour réellement prendre soin.

Et Thomas, l’aîné, celui qui se tenait bien, qui ne faisait pas de vague, qui ramenait de bonnes notes, qui s’excusait d’exister quand il posait une question de trop.


Il avait compris très vite que ses besoins étaient une gêne, que ses émotions prenaient trop de place, que le monde ne le rendrait jamais juste, mais qu’il pourrait au moins le rendre cohérent.


Alors il avait décidé qu’il serait parfait. Ou du moins, irréprochable.

 

À quarante-deux ans, il vivait seul. Il mangeait seul. Il passait ses week-ends à ranger, planifier ses semaines, entretenir son corps, vérifier ses comptes. Il ne supportait pas les retards. Ni les silences non expliqués. Ni les imprévus. Une réunion annulée au dernier moment pouvait le mettre dans un état d’agacement profond, qu’il ne montrait pas, mais qu’il ruminait pendant des heures.


Il s’endormait difficilement. Son mental ne s’arrêtait jamais. Il rejouait les conversations, les décisions, les risques à venir. Il avait parfois mal à la nuque, aux trapèzes, au ventre. Mais il n’y prêtait pas attention. Il appelait cela la tension du sérieux. Et il se disait : c’est comme ça la vie adulte.


Mais ce qu’il ne savait pas encore, c’est que cette rigidité, ce besoin de tout tenir, n’était pas une nature. C’était une réponse à la peur. Une carapace tissée pour survivre dans un monde où il avait trop souvent eu la sensation que s’il lâchait, il tomberait. Que s’il se montrait tel qu’il était, il ne serait pas reconnu. Pas accueilli. Pas aimé. Et dans cette peur, l’injustice se rejouait sans cesse : il donnait tout, il tenait tout, et pourtant, il n’était pas vu. Pas choisi. Pas considéré à sa juste valeur.

 

Un matin, quelque chose se fissura.


Une scène banale : une réunion d’équipe. Un collègue plus jeune, plus “à l’aise”, plus spontané, présenta un projet sur lequel Thomas avait travaillé en amont. Pas une mention de son nom. Pas un mot sur son implication. Des compliments du directeur, des sourires autour de la table, et lui, figé, à l’intérieur, comme un enfant oublié dans la cour d’école.


Il ne dit rien. Bien sûr. Mais quelque chose, ce jour-là, se fêla. Et dans cette fêlure, pour la première fois depuis longtemps, une question remonta, nue, sans défense :

À quoi bon tout tenir, si je ne suis pas vu ?

Chapitre 2

LA FISSURE


Ce matin-là, Thomas s’était levé un peu plus tôt que d’habitude. Non pas parce qu’il était en retard, mais parce que son sommeil avait été trop léger, fragmenté, agité. Comme si son corps lui avait rappelé, malgré lui, que quelque chose était déjà en tension.


Il avait vérifié deux fois l’heure de la réunion. Il avait relu les notes. Imprimé un dossier au cas où. Prévu un double exemplaire. Repassé en tête les arguments clés. Il savait tout, ou presque. Mais cela n’avait rien d’apaisant. C’était sa façon d’exister : préparer, prévenir, prévoir. Il ne laissait rien au hasard. Pas par goût de l’anticipation. Mais parce que le hasard, pour lui, était une menace.


Arrivé au bureau, il s’était installé avec la même précision que chaque jour : ordinateur centré, carnet à gauche, stylo aligné, tasse de café noir à bonne distance pour ne pas risquer de tacher les papiers. Il ne parlait pas en arrivant. Il ne demandait pas comment allaient les autres. Il attendait qu’on lui parle — et si possible, de choses utiles.


9h30. Tout le monde s’installe en salle de réunion.

Le directeur entre, suivi du client. Quelques sourires, des poignées de main. Thomas salue, brièvement. Il déplie son dossier. Mais très vite, quelque chose cloche.


C’est David, le plus jeune, celui qu’il a formé, qui prend la parole. Il commence la présentation. Thomas reconnaît chaque plan, chaque détail, chaque idée. C’est son travail, ou du moins, un travail qu’il a en grande partie construit dans l’ombre.

Et pourtant, personne ne le mentionne.


Le directeur parle de “la belle énergie du pôle jeunes talents”. Le client félicite David pour “sa vision”. Les collègues hochent la tête. Et Thomas… reste silencieux.


Aucune crispation visible. Son visage est neutre. Mais en lui, c’est la panique froide.


Tout remonte. Non pas comme une colère explosive, mais comme un nœud de vide. Ce sentiment d’être oublié, effacé, malgré tous ses efforts. Ce sentiment d’injustice fondamental : j’ai tout donné, j’ai fait les choses dans les règles, j’ai été irréprochable, et pourtant je ne reçois rien. Pas même la reconnaissance de base.


Ce vieux goût amer qu’il connaît trop bien : “Je fais tout bien. Et ce n’est jamais suffisant.”


Il avait déjà vécu cela, à l’école, quand il travaillait dur mais que c’était toujours l’élève plus extraverti qu’on félicitait. Chez lui, quand il aidait sans relâche, sans jamais une parole tendre en retour. L’injustice, pour Thomas, n’était pas une exception. C’était un air familier.


Mais il ne dit rien. Il ne réagit pas. Il note, mécaniquement, des mots dans son carnet, qu’il relira plus tard sans les comprendre.


Il ne veut pas faire de vague. Il préfère se taire.C’est son automatisme. S’effacer plutôt que déranger.Même quand il souffre.

 

En sortant de la réunion, il retourne à son bureau. Il ne parle à personne. Il ne demande pas d’explication. Il ne confronte pas. Il ravale. Il s’adapte. Comme toujours.


Mais dans son ventre, un feu s’est allumé. Et ce feu, il ne sait pas comment l’éteindre.


Il essaie de se concentrer. Il ouvre un fichier, le ferme. Il relit un mail, sans le comprendre. Il pense à l’appel qu’il doit faire, mais ne le fait pas. Ses épaules se contractent. Sa respiration devient courte. Il se bat intérieurement pour ne pas montrer ce qui le traverse.


Vers 13h, il sort. Il dit qu’il va marcher un peu. Personne ne pose de question. Personne ne sait.


Il marche longtemps. Dans les rues, les oreilles pleines de bruit, les pensées qui tournent en boucle. Il ne voit pas les passants. Il rumine.


“Je me suis encore fait avoir.” “Je n’ai pas été assez clair.” “J’aurais dû prendre la parole.” “C’est injuste. Mais à quoi bon le dire ?” — cette phrase le traverse comme un poison lent. Il sait qu’il pourrait parler, réclamer, revendiquer. Mais il en est incapable. Car dans son monde intérieur, l’injustice est la règle. Et ceux qui protestent ne sont pas écoutés.


Il ne pleure pas. Pas encore. Il ne crie pas. Jamais. Il se contracte. Encore. Comme il l’a toujours fait.

 

Le soir, chez lui, tout est en place. Comme d’habitude. Le manteau suspendu. Les chaussures alignées. Les lumières tamisées. Le dîner simple. Un plateau, une serviette, un verre. Tout est net. Impeccable. Contrôlé.


Mais en lui, tout est en désordre.


Il s’assoit dans le canapé. Il ne met pas de musique. Il ne lit pas. Il regarde le mur. Son cœur bat trop vite. Sa gorge est serrée. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il n’a pas de mot. Seulement cette fatigue. Cette lassitude immense d’avoir toujours dû “faire juste” pour ne jamais être vu.


Et là, sans prévenir, les larmes viennent.

Pas un sanglot. Pas une explosion. Juste des larmes lentes. Denses.

Comme si son corps, sans lui demander son avis, décidait enfin de parler.

Il ne les arrête pas. Il ne les justifie pas.Il les laisse couler.

Et dans ce silence-là, une fissure s’ouvre.

Pas un effondrement.Une ouverture.

La première.

 

Chapitre 3 LE DEBUT DU FLECHISSEMENT


Les jours qui suivirent furent étranges, flottants. Thomas faisait tout pour que rien ne change, en apparence. Il se levait à la même heure. Il rangeait soigneusement le bol du petit déjeuner dans l’évier, plaçait les dossiers dans le bon ordre, vérifiait les factures, répondait aux mails dans les temps, validait les projets avec clarté. Tout semblait fonctionner.


Mais à l’intérieur, plus rien ne suivait.


Il n’arrivait plus à se motiver comme avant. Ce qui autrefois lui donnait le sentiment d’exister — un planning maîtrisé, une suite de tâches accomplies, une réunion bien menée — lui semblait vide. Il remplissait encore les cases, mais ne se sentait plus dedans.Comme s’il jouait un rôle dont il connaissait chaque réplique par cœur, mais dont il avait oublié le sens.


Il ressentait plus de choses, sans savoir les nommer.De l’agacement. De la lassitude. Une fatigue lourde, difficile à justifier. Une forme de dégoût discret, non pour les autres, mais pour cette mécanique trop bien huilée qui ne lui laissait plus d’air.


Et, surtout, ce sentiment latent et récurrent d’injustice : celui d’avoir toujours fait tout "comme il faut", d’avoir été le garant de la structure, le pilier, sans jamais recevoir la reconnaissance émotionnelle qui allait avec. Il avait toujours cru que l’équité se gagnait. Mais elle semblait échapper à ceux qui s’efforçaient de trop bien faire.


Et pourtant, son premier réflexe, fidèle à lui-même, fut de chercher à comprendre.


Il passa une soirée à lire des articles sur la fatigue professionnelle. Il surligna des phrases. Il se dit que c’était peut-être un “syndrome d’épuisement discret”, une “baisse de motivation cyclique”, une “crise passagère”. Il fit des listes de ce qui allait, de ce qui n’allait pas. Il programma une séance de sport, doubla les fruits dans son alimentation, téléchargea une application de méditation.Il voulait gérer sa perte de sens comme on corrige un tableau Excel.

Mais le malaise ne passait pas.

 

Un soir, en scrollant distraitement sur son ordinateur, il tomba sur une vidéo. Le titre l’arrêta net :“Et si votre besoin de maîtrise était une réponse à une blessure invisible ?”

Il hésita. Ferma l’onglet. Le rouvrit. Regarda les premières secondes. Une femme parlait doucement.

Elle décrivait les profils rigides avec une justesse troublante :

“Les personnes très organisées, fiables, performantes, qui ne laissent rien au hasard, peuvent sembler solides. Mais souvent, elles ont appris très jeunes qu’il valait mieux tenir que sentir. Leur rigidité n’est pas un choix. C’est une protection.”


Thomas se raidit. Il sentit son ventre se contracter. Puis une phrase tomba, comme une clé : “La rigidité n’est pas un caractère. C’est un traumatisme figé.”

Il mit pause.

Ce mot : figé. Il le connaissait trop bien. Il était figé dans ses gestes, dans ses relations, dans son corps. Et il comprenait, pour la première fois, que ce n’était pas de la force. C’était de la peur durcie.

 

Il passa la soirée à écouter, lire, chercher. Pas frénétiquement. Mais avec une forme de curiosité nouvelle. Non plus pour corriger. Mais pour sentir où ça coinçait.

Et au milieu d’un site à l’esthétique simple, sans fioritures, il tomba sur un encadré discret :

“Stage résidentiel : retrouver le mouvement intérieur.Pour ceux qui ont appris à tenir, et ne savent plus comment fléchir.”

Ce mot, encore : fléchir.

Il eut un sursaut de défense mentale : Ce n’est pas pour moi. Ce genre de trucs, ce sont des gens perdus qui pleurent en cercle.Puis une autre voix, plus fine, plus douce, s’infiltra : Et si tu étais, toi aussi, un homme qui a oublié comment on plie sans se trahir ?

Il ferma l’ordinateur. Mais la question resta.Elle tourna toute la nuit.

 

Le lendemain, sans le dire à personne, sans vraiment y croire, il remplit le formulaire d’inscription. Il posa trois jours. Motif : temps personnel.

Il n’en parla pas. Pas même à lui. Il mit cela de côté. Comme un simple écart dans le programme.

Mais au fond, quelque chose en lui avait déjà lâché.

Il ne savait pas ce qui l’attendait. Mais il savait qu’il ne pouvait plus continuer à se tenir comme avant.

RETROUVEZ LA SUITE DE LA NOUVELLE DANS LE COFFRET NUMERIQUE GUIDANCE ETHER.NELLE

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